Comme le dit un proverbe, « le mensonge a beau prendre l’ascenseur, la vérité finit toujours par le rattraper ». C’est justement la situation à laquelle l’on assiste au Togo depuis la publication d’une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux le 8 février 2026. Dans cette vidéo, on voyait des femmes et des enfants éprouvant des difficultés à accéder à leurs concessions à cause d’une supposée « tranchée » et d’une clôture en barbelés érigée autour d’un vaste domaine à Adéticopé, banlieue de la capitale Lomé, au lieu-dit Bayimè. Si dans cette vidéo, on voyait certains riverains se plaignant de leur situation et évoquant une expulsion imminente des lieux, il était également important d’avoir la version des faits des propriétaires du domaine et des riverains pour mieux comprendre et apprécier réellement ce qui se passe. Pourquoi avoir creusé autour du domaine ? Pourquoi les barbelés ? Les travaux jouissent-ils d’une légalité dans la mesure où il s’agit d’une zone d’utilité publique ? Pourquoi les inscriptions « cessation des travaux » sur des maisons ? Les habitants sont-ils menacés d’expulsion ? Quelle est la responsabilité de l’État dans cette affaire ? C’est autour de ces préoccupations que notre démarche de clarification des faits a tourné.
En effet, dans cette perspective, le dimanche 15 février 2026, nous sommes allés sur le terrain à Adéticopé, au lieu-dit Bayimè, où nous avons non seulement rencontré les mandataires de la collectivité Davié Assomè, à qui appartient le domaine en question, mais également échangé avec certains riverains pour mieux comprendre ce qui se passe réellement. Cette démarche nous a permis d’obtenir beaucoup de précisions sur ce qui se passe réellement à Adéticopé Bayimè, notamment sur le domaine de la collectivité Davié Assomè, titre foncier 388.


Pourquoi creuser autour du domaine ?
Cette question, qui n’avait pas de réponse, non pas parce que les propriétaires qui ont fait creuser le canal ont refusé de répondre, mais simplement parcequ’ils n’ont eu eu l’occasion, trouvé une réponse. Ainsi, d’entrée de jeu, les quatre mandataires représentant les 22 collectivités composant la collectivité Davié Assomè, à qui appartient le domaine, à savoir : Aziakou K. Omar, M’Lagani D. K. Boniface, Anagblan Koffi Toublou et Ahonkalekou Koffi, sont formels : ils fustigent le mot « tranchée » et parlent plutôt de canal de drainage d’eau.
Pour eux, ils n’ont pas creusé de tranchée, mais plutôt « un canal de drainage d’eau ». Tranchée selon eux, c’est lorsqu’on est dans une situation de guerre et qu’on veut se protéger contre l’énemi. Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a ni guerre ni conflit à Bayibè. Il s’agit donc, d’un canal de drainage d’eau creusé sur environ 2,5 kilomètres, tout autou d’une partie de leur domaine d’une superficie de 92 hectares sur les 163 hectares qu’ils ont à Adéticopé, Bayimè. L’objectif de ce canal est de drainer l’eau du domaine marécageux jusqu’au fleuve Zio afin d’assécher cette partie de leur domaine.
Pourquoi les barbelés ?
À ce niveau, la réponse est sans ambages. Il s’agit d’une mesure de sécurité et de prévention. Selon les mandataires des 22 collectivités propriétaires du domaine, la clôture en barbelés vise à protéger l’accès au canal de drainage d’eau afin d’éviter des accidents. « Nous avons estimé qu’en période de pluie, lorsqu’il y aura de l’eau dans le canal de drainage, les enfants seront tentés de descendre pour nager ou pour se laver. Ce qui pourrait entraîner des accidents. C’est pour prévenir et éviter ces accidents que nous avons décidé d’ériger une clôture pour séparer les habitations du canal, avec des barbelés pour empêcher les enfants d’y accéder », explique Ahonkalekou Koffi, porte-parole des 4 mandataires représentant les 22 collectivités.

L’équivoque est donc levée sur la polémique relative à la pose d’une clôture en barbelés autour du canal. Cela est d’autant plus plausible dans la mesure où la clôture se trouve effectivement entre les concessions et le canal, et non entre le canal et le domaine.
Notre descente sur le terrain nous a permis par ailleurs de constater que les travaux qui ont conduit à la mise en place du canal et la clôture en barbelés autour de ce domaine jouissent d’une légalité juridique. En effet, nous avons pu découvrir que les travaux n’ont pas été lancés unilatéralement par la collectivité Davié Assomè, mais que des démarches administratives ont été régulièrement faites auprès des autorités compétentes, notamment la Mairie d’Agoè-Nyvé 6, territorialement compétente, qui aurait même organisé plusieurs réunions de sensibilisation de la population à ce sujet. La préfecture d’Agoè-Nyvé, où la collectivité a régulièrement déposé ses documents lorsque la zone a été déclarée d’utilité publique par l’État, ainsi que la Gendarmerie et le Procureur de la République.
Ces démarches ont abouti à la délivrance d’une autorisation par la mairie sur la base de la réquisition du Procureur de la République en vue de creuser ce canal. Ce qui a permis non seulement à la collectivité d’exécuter les travaux qui ont commencé le 19 janvier 2026 et qui ont duré trois semaines, sans aucun problème. Il est donc clair que les travaux ont été régulièrement exécutés avec l’autorisation des autorités compétentes en la matière.
Pourquoi les inscriptions de cessation des travaux ?
Pour comprendre le sens de ces inscriptions sur des maisons, il faut remonter un peu dans l’histoire de ce domaine. D’une superficie de 163 hectares, ce domaine a été déclaré d’utilité publique par l’État togolais en 2019. Cependant, depuis ce moment, le domaine fait l’objet de ventes illégales de la part de tierces personnes ne disposant d’aucun droit de propriété sur le domaine. Ainsi, des 163 hectares déclarés d’utilité publique, le domaine se résume aujourd’hui à seulement 92 hectares. Ce qui a obligé les 22 collectivités regroupées au sein de la collectivité Davié Assomè propriétaire du domaine, à prendre sur elle, de sécuriser le domaine en attendant l’arrivée effective de l’État. Un travail d’utilité publique qui devrait être salué et encouragé, car cette collectivité est en train de faire le travail que l’État aurait dû faire pour protéger les domaines de l’Etat.
Ainsi, contrairement à ce qui est dit, il ne s’agit pas d’expulsion mais plutôt de cessation des travaux. Ceci , afin de rappeller l’ordonnance du 22 janvier 2004, qui a confirmé le droit de propriété sur l’ensemble de ce domaine aux Collectivités Davié Assomè. De plus, il est rappelé lors de la réunion à la mairie que les différents acquéreurs de parcelles dans le domaine doivent déposer les copies de leurs documents d’acquisition auprès de l’huissier de la collectivité Davié Assomè, propriétaire du domaine. C’est donc en application de l’ordonnance Nº3150/2024/TGI Lomé. Il est alors demandé aux acquéreurs de contacter l’huissier de la collectivité Davié Assomè dont le contact est indiqué.
D’après les informations recueillies auprès des véritables propriétaires du domaine, qui sont la collectivité Davié Assomè, le but des inscriptions »cessation des travaux » sur des maisons n’est pas de les expulser, mais de leur rappeler que, conformément à ce qui a été décidé lors de la grande réunion tenue à la mairie avec 124 acquéreurs présents, ces derniers devaient déposer les copies de leurs documents d’acquisition soit chez l’huissier de la collectivité, soit à la préfecture d’Agoè-Nyvé pour la vérification des vendeurs. Il faut noter que, selon le porte-parole de la collectivité, seul un acquéreur sur les 124 a jusqu’à présent produit ses documents mentionnant un demi-lot de terrain.

Selon la Collectivité Davié Assomè, cette démarche vise à vérifier et à déterminer qui a vendu les parcelles, ainsi qu’à identifier à quelles collectivités des 22 collectivités ces vendeurs appartiennent. Ceci, afin que, lorsque l’État procédera au dédommagement, la répartition entre les 22 collectivités ne pose pas de problème. Car, selon l’ordonnance du 22 janvier 2004, le domaine doit être partagé équitablement entre les 22 collectivités composant la collectivité de Davié Assomè. Donc, l’indemnisation de l’Etat sera équitablement partagée entre les 22 collectivités propriétaires du domaine.
La question est donc de savoir pourquoi au lieu de contacter l’huissier pour mieux comprendre, les gens ont choisi de dire qu’ils sont menacés d’expulsion ?
Un des acquéreurs ayant la mention »cessation des travaux » sur sa maison nous affirme : « Maintenant que le PC est au courant de l’affaire, nous n’allons plus quitter ici. » Cette affirmation répond implicitement à notre interrogation.
Constatations
Le fait marquant est que le domaine objet de la clôture, est un terrain nu et marécageux. Seules quelques personnes y vont pour faire de la maraîchage. On peut y voir aussi trois maisons, dont une récemment construite, qui est habitée. Toutes les autres maisons sont hors de la clôture et du canal de drainage d’eau. Autre constat : le domaine ne contient ni fontaine, ni point d’eau, encore moins une école, qui seraient rendus inaccessibles par les travaux qui ont été réalisés. La seule école de la zone se trouve au bord de la route nationale numéro 1. Toutes ces informations ont été confirmées par tous les riverains interrogés. On note également une piste en construction pour permettre la libre circulation tout autour du domaine.

Défaillance de l’État dans cette affaire
Cette affaire qui a fait beaucoup de bruit, pose encore une fois, la question de la gestion des domaines de l’État. Car, si depuis que l’État a déclaré en 2019, cette zone d’utilité publique, il avait pris les dispositions pour sécuriser le domaine, non seulement d’honnêtes citoyens n’auraient pas dû s’aventurer à acquérir de bonne foi des parcelles de terrain dans ce domaine auprès de personnes véreuses, ne disposant d’aucun droit de propriété sur celui-ci. De fait, les propriétaires terriens ne se retrouveraient pas à jouer le rôle de l’État en voulant sécuriser et assainir ce domaine. Aujourd’hui, sur 163 hectares, l’État a déjà perdu presque 71 hectares, vendus par des personnes qui ne disposent pas de droit de propriété sur ce domaine.
Il est plus que jamais important que l’État prenne ses responsabilités pour sécuriser les domaines publics afin d’éviter que les domaines de l’État ne fassent l’objet de dilapidation au point d’en arriver à ce qui se passe à Adeticope Bayimè.

